La stratégie du chaos permanent
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La société ouverte |
Par
Maxime Kantor
Un
article du courrier international (abonnés) que j'ai repris et mis
en page ... un travail laborieux certes mais ce texte à mon avis le
méritait. Veuillez excuser les éventuelles erreurs qui pourraient
subsister.
Maryvonne
Leray
***
Nous
attendons la guerre avec résignation. Peu importe le prétexte.ou
même le pays.Si la guerre n'a pas lieu aujourd'hui en Syrie, elle
éclatera ailleurs demain. Les guerres circulent d'un pays à l'autre
aussi librement que les capitaux. Lancer une guerre, c'est une
transaction aussi simple qu'un virement bancaire, sauf qu'il est
impossible de savoir qui en tirera bénéfice. On a coutume de dire
que le profit revient à l'Amérique. Hypothèse éculée. Les
guerres ont bien changé. Leur but n'est plus la victoire sur
l'ennemi, mais l'hostilité permanente.
Cela semble paradoxal, mais en réalité le conflit perpétuel est l'un des ressorts de la démocratie, préféré à la reddition sans conditions, à la soumission à la loi des vainqueurs ou à la répression de l'opposition - c'est l'avènement de l'hostilité permanente. Les arguments des parties n'ont aucune importance : par principe il n'y a pas d'accord possible, à chacun sa vérité.
Ce qu'on appelle le tiers-monde est composé de pays où couve le conflit Mais, s'il arrivequ'on fasse entendre raison à une dictature lointaine, ce n'est pas pour rendre la vie meilleure aux victimes du régime.On insuffle méthodiquement dans un pays exsangue un vent de discorde, petit à petit, en profitant de toutes les dissensions. Chaque rencontre diplomatique tend à montrer que les vérités sont multiples, que chacun a le droit d'avoir son point de vue. La sourde hostilité entre Israéliens et Palestiniens, la haine fratricide en Afghanistan, les conflits entre groupes armés en Orient... les braises de la guerre sont sciemment entretenues.
On
donne des armes aux rebelles, on finance les opposants, mais ce n'est
pas par adhésion à leur idéologie séparatiste ou aux croyances
religieuses locales. Les "civilisés"savent bien qu'ils
donnent des armes à des bandits, mais il faut bien souffler sur
les braises, sinon le feu risquerait de s'éteindre. On fait croire
aux représentants des mouvances
nationalistes/religieuses/tribalesque face à un pouvoir
éventuellement autocratique ils doivent défendre leurs positions
contre toute répression du droit des minorités. Le postulat est
le suivant : le chaos plutôt que le totalitarisme. Et tout le monde
acquiesce - qui voudrait prendre la défense d'un tyran ? Les
désagréments (terrorisme local) causés par cette rhétorique
séditieuse sont perçus comme un mal nécessaire pour la liberté. On
pousse les citoyens de lointaines contrées barbares à prendre part
à une guerre civile dans laquelle ils ne seraient pas seulement des
combattants, mais des électeurs potentiels !
-
Le problème ne vient pas ici des mouvements de résistance, des
luttes armées ou du terrorisme. Ces phénomènes ne sont que les
conséquences inévitables d'un scénario plus vaste. Le fond du
problème, c'est que la démocratie fonctionne désormais ainsi,
ces guerres civiles incessantes sont le terreau d'une démocratie
assimilée à l'économie de marché. Certes, l'histoire
politique mondiale est mue depuis toujours par des conflits armés.
La particularité de la période actuelle est toutefois qu'on ne
cherche plus à vaincre l'ennemi.
Dans le nouveau monde démocratique,
les hommes se font la guerre en permanence, par la simple force des
choses. Quand notre conscience morale n'arrive pas à admettre que
nous puissions dépenser des centaines de milliards dans la guerre
alors qu'avec mille fois moins on pourrait construire des
villes,éduquer et soigner toute une population, on explique aux
béotiens que nous sommes que des villes seront bâties une fois que
la démocratie aura triomphé sur le champ de bataille, que les
combattants auront fait la paix et voté pour la construction de
logements. Mais il n'y a pas de paix.
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La Tour de Babel |
Et
il n'y aura pas de paix. Non parce que la politique américaine est
perfide à ce point, mais simplement en raison des forces
démocratiques en présence, représentées par de nombreux partis
qui défendent une multitude d'intérêts divergents. Il n'y a pas et
il ne peut y avoi r de consensus mondial qui viendrait à bout du
tumulte des choix démocratiques. Personne ne prétend désormais
à la stabilité, car celle-ci ne fait plus partie des valeurs
sociales.
Il y a cent ans, on plaçait des territoires sous
mandat ou sous tutelle ; ces pratiques n'ont plus de sens
aujourd'hui, la stagnation est synonyme de dépérissement. Il faut
que tout soit en mouvement permanent. Au moment d'évaluer les
opérations menées en Irak ou en Afghanistan, on estime que les
objectifs de la guerre n'ont pas été atteints, et on continue les
combats - un vrai fiasco, direz-vous. Mais les vrais objectifs
sont justement atteints : l'objectif, c'est la guerre civile
permanente, l'instabilité, l'agitation.
On
ne cherche même plus à s approprier les richesses de tel ou tel
pays: elles iront directement dans la poche du plus malin lorsque la
souveraineté du pays sera réduite à néant. Ce que l'on
appelle dans le jargon politique la "consolidation démocratique"
voilà l'objectif des guerres modernes.
Seulement,
ce n'est en rien la consolidation d'un ordre, mais au contraire la
consolidation du chaos permanent. Car l'économie libérale
moribonde ne peut survivre que par la manifestation du chaos
généralisé. Le commerce mondial repose précisément sur ce
principe : il est admis que l'équilibre naît du chaos, la notion
économique du "juste prix" découlant de la libre
concurrence des marchés. Cela n'a jamais été prouvé, et les
prix de l'immobilier à Moscou tendentà montrer le contraire, mais
c'est la théorie en usage. Et c'est pourquoi le chaos est attisé
par tout.
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Atlantis |
Dans
les territoires ruinés par la guerre, nul ne s'empresse de restaurer
le système de santé ou de remettre sur pied l'industrie. On
organise plutôt des élections afin de désigner un leader parmi
trois chefs militaires : il faut décider qui commandera les trois
prochains mois. D'autres élections seront alors convoquées, un
autre brigand sera proclamé vainqueur, et ainsi de suite. Il est
impératif de maintenir cette bruyante rotation - ce que l'on appelle
des élections libres-, les foules se précipitent pour voter et
applaudira cette valse des voyous. L'important, c'est que les
multinationales puissent signer une ribambelle de contrats et
spéculer à tout va : cette activité bouillonnante serait à
considérer comme une source de progrès pour la civilisation.
Pitié
! clament les Syriens ou les Afghans (ou les Russes). "Nous
avions nos lois et notre culture est différente de la votre
!"font-ils valoir. On explique à ces barbares que personne
ne doit désormais rester à l'écart de la nouvelle culture globale,
car les marchés n'ont pas de frontières, et ce qui est bon pour le
libéralisme économique est bon pour l'humanité. C'est vrai dans
une certaine mesure, mais seulement à court terme : le libéralisme
économique est aussi rapide que l'armée de Gengis Khan, explorant
les territoires sans jamais les assimiler. Le marché doit couvrir
toute la surface du globe. Mais construire au milieu de nulle part
n'est pas rentable, alors on ne construira pas. Par contre, tant pis
s'il faut anéantir au passage quelques pays : le marché ne doit
rencontrer aucun obstacle - ouvrez grand au commerce de masse.
Détruire définitivement l'économie planifiée, tel est
l'objectif de la guerre permanente.
Le
moment est venu de se poser la question: la tyrannie serait-elle
préférable ?Qu'ya-t-il en dehors du modèle démocratique ? Tout le
reste est pire, n'est-ce pas ?
Dans
l'état actuel de guerre civile permanente, on se retrouve vite promu
au rang de tyran dans la presse, laquelle n'hésite pas à qualifier
ainsi ceux qui étaient hier présentés comme des amis du monde
libre. Saddam, Kadhafi, Moubarak, Assad : tous ont été proclamés
tyrans du jour au lendemain. Ils ne sont pourtant pas devenus plus
méchants qu'ils ne l'étaient, c'est lemonde qui a changé. Mais
toujours la même formule revient: "X est le
nouvel Hitler. Y est le Staline des temps modernes." A première
vue, c'est un double standard cynique,d'autant que les dommages qui
suivent la destitution de chaque tyran finissent par surpasser en
cruauté la tyrannie elle-même. Mais n'y voyez aucune brutalité de
la part des politiques : eux veulent seulement aider la démocratie!
Les principes démocratiques ne sont-ils pas préférables à la
tyrannie? Lorsque des citoyens en appellent aux valeur s
démocratiques, il est difficile de les contredire... Mais (injustice
de la démocratie se manifestera d'elle-même, implacable, sans crier
gare, répondant aux impératifs du marché.
Tôt
ou tard, la doctrine démocratique se révèle pire que la tyrannie.
Le baiser de glace de la démocratie, contrairement au talon de fer
de la tyrannie, ne vous tue pas tout de suite. La particularité
de la période historique actuelle est que la démocratie s'est
identifiée à l'économie libérale, s'attribuant désormais la
victoire de la prospérité sur la misère. Par essence,
pourtant, la démocratie réfute la victoire du plus fort : si
victoire il y a, elle est contrebalancée par le droit des citoyens.
Le fort appartient à la société, il doit s'acquitter de son devoir
de citoyen.
Mais le croisement entre démocratie et libéralisme
économique a fait naître l'idée que la victoire du plus fort était
inévitable et permis l'émergence d'une caste de "supercitoyens',
joueurs hors pair et citoyens du marché mondialisé, qui
n'appartiennent à aucune société concrète. Qui gagne sur le marché devient automatiquement influent en politique, et ce n'est que par
hasard qu'il influe sur la politique d'un pays en particulier,
puisque le marché n'a pas de frontières. Les présidents des
banques, les dirigeants des grands groupes, les propriétaires de
gisements de matières premières ne représentent ni la société ni
même le capital, mais constituent une nouvelle entité : la
nomenklatura démocratique.
Cette
nomenklatura ne rappelle en rien la nomenklatura socialiste tant
décrite et décriée de l'époque de Brejnev [à la tête de l'URSS
de 1964 à 1982]. Elle n'est pas non plus formée de capitalistes
typiques, exploiteurs de la classe ouvrière. Elle ne défend qu'en
apparence les intérêts de la droite, car au fond elle représente à
titre égal les idées de gauche. Cette nouvelle idéologie se fonde
sur une vision de l'avant-garde qui était portée par des penseurs
de gauche, manie des concepts issus des avant-gardes artistiques
radicales, possède sa philosophie propre, moderniste, et son propre
système de valeurs, résolument anticonservatcur. Elle se fonde
autant sur les idées [ du philosophe Slovène] Slavoj Zizek,
typiquement de gauche, que sur celles de Dick Cheney ou de Donald
Rumsfeld [qui furent deux membres clés de l'administration Bush],
typiquement de droite. Tous sont au service du nouveau courant de
pensée.
Cette
classe dirigeante d'un genre nouveau, issue du libéralisme
démocratique, est éprise de liberté et prône la diffusion du
principe de liberté individuelle. Que ses membres appliquent, dans
certaines situations, des méthodes féodales ne dénature en rien
leurs convictions progressistes : ils sont pour la liberté et
l'accomplissement de chaque individu. L'idéologie de la nomenklatura
démocratique se présente aujourd'hui comme la doctrine la plus
progressiste qui soit. On a convaincu les citoyens que l'émergence
de riches oligarques symbolisait leur propre liberté, et nombreux
sont ceux qui y croient. Des milliers de journalistes le ressassent
quotidiennement. Quant aux oligarques eux-mêmes, ils pensent faire
le bien.
La
formule consacrée de Churchill, "La démocratie est le pire
des régimes, à l'exception de tous les autres", la théorie
développée [en 1945] par Karl Popper dans La Société ouverte et
ses ennemis, la pensée de Hannah Arendt sur le totalitarisme, l'étude
de la notion de culpabilité chez Heidegger, l'ontologie du travail
par Ayn Rand, la philosophie d'Andy Warhol, la représentation du
libéralisme dans l'art contemporain, tout cela alimente une doctrine
unique qui s'appuie sur une collection de manuels aussi convaincants
que l'étaient par le passé les ouvrages fondateurs pour les membres
du Parti communiste soviétique. Essayez seulement d'extraire un pavé
de cet édifice et de remettre en question un de ses principes,
disons... l'importance d'Andy Warhol. On vous rétorquera, en
brandissant Hannah Arendt, qu'il est un symbole de liberté. Essayez
alors d'exprimer un doute quant à la définition du totalitarisme
par Arendt, et Popper vous expliquera que c'est dans les sociétés
fermées que l'on voit croître l'oppression.
Dorénavant,
face aux dictatures, il n'y a qu'un discours possible, il n'y a qu'à
réciter par cœur quelques-uns des énoncés de la leçon. Dans ce
nouveau système de valeurs, le citoyen peut désespérément
chercher dans les manuels une troisième voie, il ne la trouvera pas.
Si l'on y regarde de près, il n'y a pas mieux que la démocratie !
Et puis le libéralisme génère le progrès, c'est logique. On
comprend alors comment [l'oligarque russe] Roman Abramovitch peut
posséder un gros yacht et pourquoi on bombarde les barbares.
Lorsque
nous parlons des idéaux dont est issu le principe de libre arbitre,
nous parlons d'idéaux énoncés par l'esthétique et la philosophie
de la Renaissance et des Lumières, auxquelles se rapporte plus ou
moins ouvertement toute nouvelle idéologie occidentale. Les périodes
les plus marquantes de l'histoire de l'Occident sont la Renaissance
italienne et le XVIIe siècle callemand,ces courtespériodes où ont
coexisté et où se sont fédérées des entités politiques
indépendantes qui ont permis l'émergence de l'art, de la
philosophie et de la morale occidentaux.
Toutes les utopies sociales
inventées par la suite s'appuient sur ces petites oasis utopiques.
Il est capital de noter que cet âge d'or de la civilisation ne
saurait être décrit a l'aide des termes "démocratie" et
"totalitarisme". Florence, c'était quoi ? Une monarchie ?
Oui, entre autres. Une république ? Aussi. Pourrait-on définir un
régime politique unique pour les quelque trois cents principautés
de l'Allemagne qui a donné naissance à la philosophie occidentale ?
L'histoire des sociétés réelles est tissée de milliers de
facteurs,c'est cette hétérogénéité que l'on se doit de
comprendre.
Aujourd'hui,
l'Allemagne de Goethe n'existe plus, la Florence des Médicis est
enterrée, et elles ont été balayées justement par cette
planification rectiligne et universelle du progrès. Une fois
l'opération lancée, la diversité s'est avérée superflue. La
guerre permanente a été déclarée au moment même où était
formulée l'hypothèse d'une civilisation unique fondée sur des
valeurs démocratiques universelles, dont le développement irait
d'un état barbare au progrès. La première victime de cette
simplification a été l'idée démocratique elle-même. Pensée
comme un régulateur pour une société concrète, la démocratie,
greffée sur cet incommensurable marché libéral, a fini par muter
et par perdre ses traits fondamentaux.
Nous
vivons décidément une drôle d'époque, où le joli mot de
"démocratie" en effraie plus d'un. On échoue à réduire
à un seul dénominateur commun cent cultures, mais on a réussi à
mettre le feu à la planète entière. Tout le monde avait peur du
grand incendie qu'aurait dû provoquer l'infâme communisme, sans
même pressentir que c'était justement le principe d'un marché
mondial démocratique qui allait embraser le monde entier.
L'histoire de toute nation est un phénomène dramatique spécifique
qui mêle art, géographie, climat, identité nationale, traditions
et coutumes, arts populaires et religion. Le drame de notre époque
est de ne plus avoir besoin de ces particularismes nationaux.
L'idéologie contemporaine explique aux citoyens -."Vous êtes
absolument souverains, vous avez votre identité propre, à quoi bon
vous accrocher à votre nation si vous êtes chacun une entité ? A
quoi bon avoir une maison alors qu'un compte en banque peut suffire?"
La
grande entreprise qu'est l'Etat perd son sens face à des entreprises
bien plus prospères. Le spectateur naïf est éprouvé
par le discours de crise que tiennent les dirigeants de ce monde.
L'humanité serait en danger, il faudrait établir un plan de
sauvetage... sauf qu'il n'y a pas de plan. Eux-mêmes le
confirment : "Nous n'avons
pas de plan, nous voulions taxer les banques, mais les banquiers sont
contre " L'idée de plan est étrangère au monde
moderne par principe. On ne met pas non plus en parallèle les
profits des oligarques et la somme qui serait nécessaire pour
éradiquer la faim.
La stratégie du jour, c'est l'absence de
stratégie, y compris dans la guerre. Générer le chaos, voilà
la stratégie. Le chaos local peut se confondre avec le chaos
mondial. Les pays civilisés se targuent de ne plus faire la
guerre, ils lancent leurs bombes de loin, et que les populations
locales se débrouillent ! Cela a l'air irresponsable. Mais ces
frappes chirurgicales ont un objectif très précis : rendre le pays
ingouvernable. Il faut détruire l'unité.
Gouverner
par le chaos revient a sauver la démocratie. L'égalité naîtra
du chaos - cette incantation idéologique nous a fait oublier que le
chaos engendre des titans : c'est ce que décrit la mythologie et
c'est ce qui se vérifie dans le processus historique actuel. Or les
titans ne comprennent pas la notion d'égalité. Le marché libéral
a choisi la guerre civile mondialisée comme mode de gouvernance. On
ne cesse de répéter aux gens que leur droit fondamental, c'est le
droit à la guerre civile, afin que "chacun prenne autant de
liberté qu'il pourra". Ce slogan monstrueux qui a résonné
un jour du haut d'une tribune russe [prononcé par Boris Eltsine,
président de Russie de 1991 à 1999] gouverne le monde. Les foules
réclament à cor et à cri des changements, mais aucun des
manifestants ne pourrait dire précisément quels changements il
attend.
De fait, les gens ont intégré l'idée que le monde devait
être maintenu en rotation perpétuelle. Le monde est dans un état
de surexcitation permanente. Allez, renversez votre gouvernement,
faites tanguer le navire. Vous ne voulez pas renverser le pouvoir ?
Mais vous êtes du côté de la tyrannie, des gardiens du régime !
La guerre - voilà le nouvel ordre établi, l'unique aspiration de la
nomenklatura démocratique.
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Foule Solitaire |
Orwell
avait prédit que le nouvel ordre mondial aurait pour slogan "la
guerre, c'est la paix". C'est bien ce qui se passe. Nous
constatons une guerre civile sans fin. Pour l'arrêter, il ne suffit
pas de voter à l'ONU, il est stupide de désigner les États-Unis
comme le gendarme du monde, et plus stupide encore de taxer
l'Occident de cupidité. Car l'Occident est la première victime de
son idéal démocratique, de cette noble idée pour laquelle les plus
grands hommes de l'histoire européenne ont sacrifié leur vie et qui
se décompose sous nos yeux.
Afin de stopper la guerre, il faudra
renoncer a une foi aveugle dans le progrès et le libéralisme. Il ne
suffira pas de vider les bulles spéculatives, il faudra percer une
bulle bien plus redoutable : celle de l'idéologie. Tant que
l'Occident ne reviendra pas à une pensée catégorielle et ne
comprendra pas qu'Andy Warhol c'est franchement moins bien que
Rembrandt, il n'y aura pas de paix dans le monde.
—Maxime Kantor
—Maxime Kantor
Publié
le 6 septembre
Courrier international — n 1196 du 3 au 9 octobre 2013
Illustrations Peintures de Maxime Kantor -NDE
Notes
*
Maxime Kantor est avant tout un peintre renommé. Né en 1957 à
Moscou, grande figure de l'underground des années 1980, fondateur du
groupe de peintres Krasny Dom (la Maison rouge), il expose depuis une
vingtaine d'années un peu partout en Europe et aux Etats-Unis. En
2006, il s'impose comme écrivain avec un grand roman sur la Russie
postsoviétique, Outchebnik Rissovania ("Manuel de dessin**,
inédit en français). Nommé pour le Booker Prize russe et le Grand
Livre 2006, deux prestigieux prix littéraires en Russie, le livre
n'obtient aucun prix. Mais cela ne l'empêche pas de trouver son
public et de déclencher une polémique comme on n'en avait plus
connu depuis les années 1980 et les ouvrages d'Alexandre
Soljénitsyne. Après ce terrible pamphlet contre la nouvelle
intelligentsia libérale, Kantor publie en 2009 V tou Storonou ("A
contre-pied", non traduit), véritable requiem pour la
civilisation.
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