mercredi 17 février 2016

Quand les djihadistes étaient nos amis

Un rappel nécessaire, une vision d'un autre siècle, pourtant c'était hier .

extraits du dossier du 
 Monde Diplomatique  février 2016


Pendant une période comprise entre la défaite cinglante des Etats-Unis en Indochine (avril-mai 1975) et les craquements en chaîne dans les pays européens satellites de l’Union soviétique (notamment en Pologne, où l’état d’urgence est proclamé en décembre 1981), les Etats-Unis et l’Europe occidentale imaginent — ou font croire — que Moscou a lancé une grande offensive mondiale. En Afrique, l’Angola et le Mozambique, nouvellement indépendants, semblent lui tendre les bras ; en Amérique centrale, des guérilleros marxistes font tomber une dictature proaméricaine au Nicaragua ; en Europe occidentale, un parti communiste prosoviétique oriente pendant quelques mois la politique du Portugal, membre fondateur de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. L’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge, en décembre 1979, semble marquer une fuite en avant de Moscou. Elle ouvre une nouvelle étape de la guerre froide entre les deux blocs. Le combat des moudjahidins (« combattants de la foi engagés dans le djihad ») afghans va apparaître comme providentiel pour contrer les ambitions hégémoniques prêtées à l’Union soviétique. Et, souvent, être célébré à la façon d’une épopée.


Peu importe que la quasi-totalité de ces combattants héroïsés soient des musulmans traditionalistes, intégristes, même. A cette époque, la religion n’est pas nécessairement perçue comme un facteur de régression, à moins qu’elle s’oppose, comme en Iran au même moment, aux intérêts stratégiques occidentaux. Mais ce n’est le cas ni dans la Pologne catholique couvée par le pape Jean Paul II, ancien évêque de Cracovie, ni, bien sûr, en Afghanistan. Par conséquent, puisque la priorité géopolitique est que ce pays devienne pour l’Union soviétique ce que le Vietnam a été pour les Etats-Unis, un récit médiatique quasi unique va, pendant des années, exalter les moudjahidins, présentant leur révolte comme une chouannerie sympathique, attachée à sa foi. Il dépeindra en particulier la place et la vie des femmes afghanes à travers le prisme essentialiste, naïf (et parfois enchanté) des traditions populaires. 

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Alliés stratégiques de l’Occident

Le 3 février 1980, quelques semaines après l’intervention militaire de l’Union soviétique en Afghanistan (1), M. Zbigniew Brzezinski, conseiller pour les affaires de sécurité du président américain James Carter, se rend au Pakistan. S’adressant aux moudjahidins réfugiés de l’autre côté de la frontière, il leur promet : « Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour parce que votre combat va triompher. Vous retrouverez alors vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est à vos côtés. »



Devoir d’ingérence


« Il faut penser, il faut accepter de penser que, comme tous les résistants du monde entier, les Afghans ne peuvent vaincre que s’ils ont des armes, ils ne pourront vaincre des chars qu’avec des fusils-mitrailleurs, ils ne pourront vaincre les hélicoptères qu’avec des Sam-7, ils ne pourront vaincre l’armée soviétique que s’ils ont d’autres armes (...) que celles qu’ils parviennent à ravir à l’Armée rouge, bref, si l’Occident, là encore, accepte de les aider. (...) Je vois que nous sommes aujourd’hui dans une situation qui n’est pas très différente de celle de l’époque de la guerre d’Espagne. (...) En Espagne, il y avait un devoir d’intervention, un devoir d’ingérence. (...) Je crois qu’aujourd’hui les Afghans n’ont de chances de triompher que si nous acceptons de nous ingérer dans les affaires intérieures afghanes. » Bernard-Henri Lévy, journal télévisé de la nuit de TF1, 29 décembre 1981
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Se débarrasser de l’occupant soviétique, préserver une société d’hommes libres
« Un regard d’une fierté inouïe qu’on aurait du mal à rencontrer ailleurs dans le monde et qui donne une exacte mesure de la farouche volonté des Afghans de se débarrasser de l’occupant soviétique, même si leurs moyens peuvent paraître dérisoires. » Patrick Poivre d’Arvor, journal d’Antenne 2, 8 juillet 1980

« Ce qui meurt à Kaboul, sous la botte soviétique, c’est une société d’hommes nobles et libres. » Patrice de Plunkett, Le Figaro Magazine, 13 septembre 1980

Exotisme et jolis paysages

Vaincre le communisme soviétique ne constituait pas un objectif universellement populaire en France. Pour que la cause des Afghans, patriotique mais aussi traditionaliste, dispose d’appuis plus nombreux, les grands médias l’associent à un désir d’aventure, à un paradis perdu. C’est d’autant plus facile que le combat afghan se déroule dans un cadre géographique enchanteur, avec des lacs purs qui accrochent le regard. Le pittoresque des paysages (et des traditions) de l’Afghanistan renvoie toute une génération occidentale devenue adulte dans les années 1960 au pays dont ont rêvé les routards et qu’ils ont parfois traversé pour se rendre à Katmandou. Retour à la nature, aux vraies valeurs, aux « montagnes cruelles et belles ». L’Afghanistan comme antithèse de la civilisation moderne, matérialiste et marchande.

« Ici Radio- Kaboul libre… », par Bernard-Henri Lévy, Le Nouvel Observateur, 12 septembre 1981. 

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Des combattants qui ont la foi

 

Un islam sans « politisation extrême comme en Iran, ni surchauffe »

« Ne mélangeons pas les genres. A Téhéran, l’intégrisme correspond à une folle libération du petit peuple des villes après vingt années de mégalomanie, de gâchis et d’occidentalisation criarde. En Afghanistan, il ne s’agit que de tradition, et rien que de tradition. Pas de politisation extrême comme en Iran, ni de surchauffe. La ferveur est de toujours. (...) Les montagnards et maquisards de Dieu ont la foi. » Pierre Blanchet, Le Nouvel Observateur, 7 janvier 1980
« Je crois que la révolution islamique de Khomeiny rend un mauvais service à la cause afghane. Mais la résistance afghane n’a pas la radicalité des mouvements révolutionnaires iraniens, et les courants qui présentent un caractère sectaire y sont très minoritaires. » Jean-Christophe Victor, Les Nouvelles d’Afghanistan, décembre 1983

Les « combattants de la guerre sainte »

« Les Afghans ont la pudeur et le fatalisme qu’implique une confiance absolue en la volonté d’Allah. On dirait qu’il n’existe pas de mode de vie plus attrayant ni d’occupation plus élevée que celle de combattant de la guerre sainte. Elle rapproche chacun de la vie du Prophète. » Catherine Chattard, Le Monde, 20 mai 1985

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Un journaliste du « Figaro Magazine » embrasse « de bon cœur » le Coran

« Avant toute attaque, la prière : une prière rapide par laquelle chacun recommande son âme à Allah. Les résistants passent ensuite sous un drapeau tendu dans lequel est déposé un petit Coran. Certains l’embrassent, d’autres s’inclinent en signe de ferveur. Anayatollah a insisté pour que j’accomplisse moi aussi le rituel. Je l’ai fait de bon cœur. C’est effectivement dans l’islam que ce peuple afghan maintient sa cohésion et puise la force morale qui lui permet de résister. Le djihad (guerre sainte) et le caractère islamique de cette résistance peuvent effrayer mais, à de rares exceptions près, on ne leur connaît pas de forme fanatique. » Stan Boiffin-Vivier, Le Figaro Magazine, 5 décembre 1987

L’épineuse question des femmes

L’« armée des ombres de la résistance afghane »

« Lorsque j’évoque l’existence de combattantes armées dans d’autres pays musulmans, elles demeurent rêveuses. Il n’y a bien sûr aucune femme dans les rangs des moudjahidins. Mais il en est qui transportent des explosifs sous leur tchador ou qui servent d’agent de liaison, portant des messages en ville. (...) Les femmes sont l’armée des ombres de la résistance afghane. » Catherine Chattard, Le Monde, 20 mai 1985

Ne pas les empêcher de vivre comme ils l’entendent

« Une Française, photographe, est parmi nous. Il n’y a pas d’autre femme. Pourtant, elle a été acceptée, sans problème, sans aucun voile, ce qui n’aurait jamais été admis dans les mêmes circonstances en Iran. Comme si, ici, l’islam n’était pas le moyen exacerbé d’une politique, comme en Iran, mais quelque chose de plus fondamental et de plus simple. (...) Au nom de quel progressisme empêcherait-on les Afghans de vivre comme ils l’entendent ? » Pierre Blanchet, Le Nouvel Observateur, 5 juillet 1980

« Que valent nos critères dans une société que nous ne comprenons plus ? »

« Selon nos critères, on pourrait parler de l’aliénation des femmes en Afghanistan. Mais que valent nos critères dans une société que nous ne comprenons plus ? L’archaïsme des relations hommes-femmes en Afghanistan nous choque, mais il ne peut être remis en question que par une évolution qui doit se faire, là aussi, à son propre rythme et au moment que choisiront les femmes afghanes elles-mêmes. Et ce ne peut s’imposer de l’extérieur avec des soldats et des tanks. » Annie Zorz, Les Temps modernes, juillet-août 1980

« Le système de la “compensation matrimoniale” à verser, dans beaucoup de sociétés du monde, en Asie comme en Afrique, avant de pouvoir épouser une jeune fille présente bien sûr de nombreux inconvénients, surtout pour les jeunes gens à marier. Pourtant, dans les sociétés rurales pauvres, il constitue indubitablement une certaine protection pour l’épouse. L’institution de la compensation matrimoniale était perçue en Afghanistan comme la reconnaissance de l’importance des femmes. Dans la société telle qu’elle était, la supprimer brutalement revenait à déprécier les femmes. C’était, pour les paysans, montrer du respect et de la considération envers sa fille et envers soi-même que de ne pas vouloir la donner pour rien à n’importe qui, sans que son avenir soit assuré. » Bernard Dupaigne, Les Nouvelles d’Afghanistan, octobre 1986

« La polygamie est dans certains cas un moyen pour l’homme de gérer ses conquêtes et de répondre à un moment donné à des nécessités économiques. Mais c’est également une protection pour la femme stérile qui peut ainsi exister et être intégrée dans une famille et donc dans un tissu social. (...) La dot est dans certains pays, comme l’Afghanistan, une garantie pour la femme, car, le jour du divorce, elle peut la récupérer ainsi que tous les biens qu’elle avait engagés lors du mariage. (...) D’autres vous diront que le port du voile n’est pas en soi un comportement rétrograde, mais un moyen pratique d’être respectée et aussi une question d’honneur. (...) Là où les Occidentaux voient des signes d’oppression existe souvent en fait une réalité plus complexe. (...) Le rôle des femmes est donc très valorisant et très valorisé. » Chantal Lobato, Autrement, décembre 1987

Epilogue (provisoire)

Le régime communiste afghan de Mohammed Najibullah survivra trois ans au départ, en février 1989, des troupes soviétiques. Puis, en 1996, après plusieurs années d’affrontements meurtriers entre clans anticommunistes rivaux, Kaboul tombe aux mains des talibans. Ils s’emparent de Najibullah, réfugié dans un bâtiment des Nations unies, le torturent, le castrent, le fusillent et pendent son corps à un réverbère.

Le 15 janvier 1998, Le Nouvel Observateur demande à M. Brzezinski s’il « ne regrette pas d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ». Sa réponse : « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? »

Denis Souchon






 



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