mardi 30 avril 2013

La facilité nous tue

*
par Liliane Baie

Inondés d’informations, de conseils, de suggestions, nous cherchons notre chemin comme nous le pouvons. Nous croyons choisir, mais Big Brother veille sur nous...

Quel est le sens de tout ça ? Suivre le sens du courant, descendre en suivant la pente naturelle des choses, se laisser vivre, se laisser porter par les événements, ne pas se poser de questions, profiter de ce que l’on a, sans chercher à avoir l’impossible...

Et le sens ? Vers où va-t-on, quand on avance les yeux fermés, suivant la pente de la facilité ?

Il y a toujours eu des personnes à l’esprit petit et conformiste, satisfaits de leur seule adhésion aux règles du groupe auquel ils appartenaient, épanouis par la limite de leur ambition, effrayés par l’éclat d’autres possibles, sur lesquels ils refermaient bien vite les paupières, leur laissant parfois habiter leurs rêves cachés et leurs condamnations collectives...

Mais où êtes-vous, vous, les autres, ceux qui pensent, hésitent, se trompent, avancent ? Est-ce que la world company a eu raison de vous ? Qui choisit la peur et la liberté ? Qui choisit la révolte et la vérité ? Qui se fout de l’opinion publique et de l’audimat ?

Qui aime la difficulté ?

Nous sommes englués dans un confort qui nous étouffe, une gangue poisseuse qui colle nos pensées autonomes comme du papier tue-mouche. Le déversement pluri-quotidien de nouveaux slogans qui prétendent être des « nouvelles », nous salit l’oreille et l’entendement. La télé et internet sont en train d’avoir notre peau psychique.

Au secours !

Le propre d’un discours pervers, c’est d’amener l’autre à réagir en partant du postulat énoncé par le pervers, alors que ce discours est construit de telle sorte que cela va amener la « victime » à une position de déséquilibre. Donc, par exemple, nous donner des phrases comme étant des informations, alors qu’elles n’en sont pas, simples pare-feu mis là, justement pour détourner l’attention du peuple sur la réaction à cette fausse information, et le priver de sa réflexion sur les vraies nouvelles.

C’est aussi introduire dans son énoncé quelque chose qui concerne directement l’interlocuteur, à des niveaux d’implication non congruents avec le sujet de conversation officiel. Les niveaux visés sont plus archaïques, comme une référence à la sexualité, dans un discours politique, ou à l’argent que pourrait gagner directement le sujet à qui l’on parle, ou une menace implicite, et la sensation d’un danger. Ces messages ne sont pas explicites, ils sont sous-entendus dans le discours. Ils le ponctuent, et en assurent la teneur perverse, mais d’une façon occulte, car souvent ils sont en même temps contredits par des sourires, ou une familiarité chaleureuse qui ne permet pas d’authentifier l’attaque perverse.

Ces tactiques musèlent, car on perd son autonomie de penser : le fait d’être soumis en permanence à ce genre de double discours conduit à s’en remettre aux donneurs de messages. En effet, mis devant un message pervers, et tant qu’on n’en a pas explicité la malignité, on est désarçonné par les messages différents qu’ils contiennent. On ne trouve plus le sens, et on le cherche : c’est là qu’on peut se noyer... Car les attaques sous-jacentes amènent au fond à se sentir remis en question, et, pour peu que l’on ne soit pas paranoïaque, à chercher à l’intérieur de soi la solution à une discontinuité de discours, on quitte alors la position d’être soi-même un énonciateur. Sauf à devenir un répéteur...

La pauvreté de la réflexion politique actuelle, tient entre autres, à mon avis, à la multiplication des messages pervers, depuis des années, à tous les niveaux. Personne n’échappe à ce matraquage de messages subtilement faux, soigneusement choisis, préparés par une société marketing qui a envahi tous les domaines : du monde de l’entreprise, en passant par les sciences humaines, à l’école, aux partis politiques, de la télé, au monde de l’édition, partout le marketing est roi. La formule qui emprisonne les victimes inconscientes fait le lit de nos communications.

Les messages sous-jacents font appel, bien sûr, à nos bas instincts : « Jouis sans entrave », « Ne fais pas d’effort, tu peux l’éviter », « Possède, ça rend heureux », « Sois égoïste », « Ce que tu peux prendre maintenant, personne ne pourra te l’enlever », « La gentillesse est une faiblesse », « Tu peux gagner, si tu m’écoutes », « Ceux qui perdent l’ont bien voulu : si tu échoues, ce sera ta faute », « Il n’y a pas de mal à se faire du bien », « C’est toi, et pas les autres », « Ne viens pas te plaindre, après, si tu ne m’as pas écouté », « Le bonheur, c’est maintenant, tout de suite, il suffit de faire ce que je te dis : achète »... « Le bonheur, c’est maintenant, tout de suite, il suffit de faire ce que je te dis : vote »...

La perversion des messages se retrouve dans l’entreprise, où apparaît davantage son corollaire inévitable : la disparition du sens moral. Au nom de la prééminence universelle de lois économiques, d’ailleurs non prouvées, les lois morales n’ont plus droit de cité. Qui ose dire encore de nos jours « Non, je ne ferai pas ça, c’est mal » ?

Si c’est juste (soi-disant) sur le plan économique, c’est légitime.

D’où le harcèlement moral institué sans scrupules en méthode de management.

D’où la culpabilisation des victimes : trop faibles, elles n’ont pas su s’adapter, ou alors elles l’ont cherché, comme le laisse parfois entendre une psychanalyse mal comprise.

Je voudrais, par ce texte, ouvrir une réflexion sur la communication : ceux qui pensent, ceux qui souffrent, ceux qui connaissent le mal qui ronge notre société sans savoir comment y changer quelque chose, doivent comprendre les mécanismes à l’oeuvre, et diffuser l’information. Seule la connaissance des mécanismes pervers permet de les déjouer, voire de les réduire à néant. N’avez-vous pas vu de journaliste aux prises avec tel leader politique particulièrement retors, et malmené par celui-ci, au point qu’au bout d’un moment, c’est le journaliste qui se trouve en position d’accusé et qui se défend ? Ça s’apprend, à reconnaître l’attaque perverse, et à contrer. Des livres existent, qui en parlent.

Mais il faut accepter de chercher derrière l’apparence, avoir envie de traquer la vérité, choisir le bien, plutôt que le mal.

Ne pas aimer la facilité...

par Liliane Baie
décembre 2007

Agora Vox

*Image : Salvador Dali : les tentations de St Antoine

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