Syrie : "Les Etats-Unis refusent d'être impliqués dans un conflit"


Mansouria Mokhefi*

Pourquoi les Etats-Unis mettent-ils autant de précautions à reconnaître l'utilisation en Syrie d'armes chimiques ?

- La fameuse ligne rouge évoquée par Barack Obama à plusieurs reprises semblait ne jamais devoir être atteinte. Mais selon les informations à notre disposition à présent, c'est bel et bien le cas depuis un certain temps. Seulement, pour les Etats-Unis, il y a très clairement ce que l'on dit et ce que l'on peut faire. L'élément le plus important, qui pèse de tout son poids dans les décisions américaines, c'est la sécurité d'Israël et les nouveaux enjeux auxquels le pays est confronté depuis les bouleversements régionaux que nous connaissons.

Or Israël révise lui-même sa politique sur la Syrie ces derniers temps. Après avoir applaudi à la chute escomptée du régime, Israël est désormais plus prudent, en raison du risque de déflagration dans la région. Bachar al-Assad, qu'on présentait comme un homme faible et sans expérience, montre depuis deux ans et demi qu'il ira jusqu'au bout. Or personne ne peut prendre le risque d'une plus grande instabilité au Liban, d'une frontière exposée avec la Syrie, d'implications iraniennes et même russes.


Le précédent irakien joue-t-il dans cet attentisme américain ?

- Ce n'est pas l'échec irakien des Etats-Unis – un pays détruit – qui joue dans la réserve américaine. Mais le risque qui avait été pris par les Etats-Unis au moment de l'intervention en Irak d'agir sur la foi de preuves qui auraient dû être mieux vérifiées joue, lui, sans doute : peut-on encore repartir en guerre contre un pays arabe sur des preuves pareilles ?

Par ailleurs, les Américains ne sont plus autant engagés dans la région. Elle reste, au niveau stratégique, la plus importante du monde mais ils ont laissé du champ à d'autres acteurs et ne sont plus en première ligne comme ils l'ont été. On ne peut pas parler de recul, mais de plus grande flexibilité : les choses ne sont plus aussi ardemment prioritaires dans la région qu'elles l'étaient auparavant.


Craignent-ils d'être poussé à un engagement qu'ils ne souhaitent pas en reconnaissant l'emploi d'armes chimiques ?

- Les Etats-Unis ne souhaitent plus du tout être impliqués dans un conflit, cela me paraît clair. Que ce soit en raison du précédent irakien ou afghan, très présents dans les mémoires. Je ne crois donc pas du tout à un engagement américain. Mais ils peuvent laisser agir de façon plus active les autres, Français et Britanniques notamment, même si ces derniers ne peuvent sans doute pas se confronter à la Russie, premier soutien de Damas.

Les Etats-Unis souhaitent aussi ménager l'opinion publique arabe. Nous n'avons pas mesuré le choc de cette affaire syrienne, et les limites qu'elle a d'une certaine manière imposé au printemps arabe. Les opinions publiques dans nombre de pays arabes ont été secouées par la violence meurtrière en Syrie ; de fait, la crise syrienne a imposé une sorte de halte au printemps arabe. S'il y a encore, et c'est le cas, des révoltes et des contestations dans un grand nombre de pays arabes, l'opinion est plus prudente. Le cas syrien fait craindre d'un coté des ripostes et des répressions féroces et de l'autre des dérives et des confiscations extrémistes qui font réfléchir... 

Washington a pris la mesure de cette pause dans l'enthousiasme suscité par le printemps arabe. Obama prend en compte également l'opinion publique américaine qui, après avoir accueilli avec sympathie la chute des dictateurs arabes, s'alarme de la main mise islamiste, en Egypte principalement mais aussi en Tunisie, et a été ébranlée par l'insécurité et le chaos qui se sont installés en Libye.

*Mansouria Mokhefi est docteur en Histoire, responsable du programme Moyen-Orient/Maghreb de l'IFRI.

Nouvel Observateur 

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