lundi 10 février 2014

Propagande officielle en Bosnie-Herzégovine : des médias au service de la classe politique

« En Bosnie, des hooligans ? En Syrie des insurgés ? En Ukraine des manifestants ? »
« Allez vous faire foutre en trois langues »
« Les manifestants ne sont pas des hooligans »




Traduit par Jovana Papović
Le courrier des Balkans

Une révolte de la misère et de la faim ? Mais pas du tout ! Ne défilent dans les rues de Sarajevo que « des hooligans, des drogués et des voleurs », tous « pire que les tchétniks » : voici ce qu’expliquent les médias de Bosnie, tous attachés à préserver la classe politique et à garantir le maintien du statu quo. Décryptage d’une insupportable compromission.

Par Paulina Janusz


Nos pseudo-journalistes cherchent à « calmer la situation », à retourner l’opinion publique contre les manifestants, à détourner l’attention et avant tout à assurer le maintien du statu quo politique. Les journaux télévisés relatent les évènements en parlant de « vandalisme » et en montrant des photographies choquantes. Seuls les réseaux sociaux servent d’antidote à la désinformation.

« La foule déchaînée »


Samedi matin sur le site radiosarajevo.ba, on pouvait lire un texte de la rédactrice en chef Lana Ramljak titré « Ce jour qui marque notre défaite commune », qui est à l’origine des slogans les plus bruyants à l’encontre des manifestations. L’auteur prétend que l’unique combat légitime passe par les urnes et que les manifestations devraient ressembler à celles organisées lors de la « révolution des bébés ». Elle n’a pas un mot pour l’échec de ces méthodes, la loi sur la réintroduction du numéro national d’identité pour les nouveau-nés n’ayant pas été adoptée. En réalité, la voie des urnes ne représente plus un aucun espoir de lendemains meilleurs.

Lana Ramljak ne parle donc pas du désespoir dans lequel les autorités bosniennes ont poussé le peuple, mais elle dresse le portrait d’une « foule déchainée et shootée à l’adrénaline », qui « a décidé, après avoir chassé les vrais manifestants, de brûler le peu d’histoire que nous avions réussi à sauver ces dernières années. Les bâtiments vieux de plus d’un siècle sont en flammes, les pompiers et les policiers sont sans défense, des pères, des mères, des frères, des sœurs, des voisins sont blessés, des boutiques pillées et des stations de bus détruites ». Lana Ramljak cite quelques « témoignages percutants », sans jamais parler de la société, et conclut en disant « Votons, n’incendions pas. Impliquons-nous véritablement dans les processus, il ne suffit pas de cliquer sur le bouton like de Facebook, travaillons en amont et non quand il est peut-être déjà trop tard ».

Dans ce texte, on ne pourra lire nulle part que la prévention est un privilège des sociétés ordonnées et équilibrées. En fait, le texte ne cherche pas à nous expliquer quoi que ce soit, mais uniquement à nous faire croire que les manifestants ne sont qu’une bande de vandales assoiffés de sang qui attaquent des femmes innocentes et volent des cigarettes dans les bureaux de tabac. Le cas de l’incendie des archives situées dans les bâtiments du gouvernement cantonal de Tuzla est érigé en parfait exemple du vandalisme gratuit des manifestants.

« Pire que les tchétniks »


Deux comptes rendus publiés par Al Jazeera ont également soulevé des polémiques. Le texte « plein de bonnes intentions » de l’imam de Sarajevo Muhamed Velić, intitulé J’ai pleuré en silence, que l’on pouvait lire sur le site de la chaîne jeudi soir, témoigne parfaitement de la protection des forces au pouvoir et de la provocation de l’opinion publique que ce média représente. On y parle encore de vandalisme, de pillages et de manque de dignité. Mais l’imam apporte une nouvelle couche à ce discours – la guerre. « En mai 1992, nous avions réussi à sauver les bâtiments de la présidence. Les tramways et les tanks brûlaient dans la rue Skenderija, mais les assaillants n’avaient pas réussi à détruire les bâtiments de la présidence, le symbole de l’État, de son histoire. Malheureusement, ce soir, la présidence est tombée en ruine », prétend-il dans son « témoignage ».

La photographie qui montre ce bâtiment que « même les tchétniks n’avaient pas réussi à détruire » fera le tour de tous les médias. Cette évocation des « tchétniks » rappelait une autre formulation si souvent utilisée dans les médias : « ces hooligans qui ne sont pas de Sarajevo ».

La parade des politiciens


Avant que les deux partis au pouvoir dans la fédération ne se prononcent, le ministre de la Sécurité, Fahrudin Radončić, paradait déjà dans les médias. Le chef du Parti pour un meilleur avenir (SBB) s’est déplacé sur les plateaux de TV1 et a affirmé qu’il mettait en garde depuis longtemps les politiciens bosniens (comme s’il n’était pas lui même un politicien bosnien) sur le caractère difficile de la situation, et que personne ne devrait s’étonner de ces émeutes. Le soir même, il était aussi invité dans l’émission de Senad Hadžifejzović. Celui-ci n’essaya pas de soutirer des informations concrètes de la part du ministre et lui laissa l’occasion de se présenter comme le seul critique du processus de privatisation, l’unique défenseur du peule.

Le lendemain, ce fut au tour de Nermin Nikšić, Premier ministre de la fédération, d’être ainsi chouchouté dans l’émission de Senad Hadžifejzović. Ce dernier a lâché qu’il « voudrait bien croire qu’il s’agit là de citoyens », et que les pancartes des manifestants étaient « très bien écrites et formulées », allant même jusqu’à saluer leur style. On pouvait comprendre que, selon lui, les ouvriers n’étaient pas assez instruits pour s’exprimer ainsi. Nermin Nikšić s’empressa d’abonder en ce sens.

Senad Hadžifejzović et les autres journalistes des médias officiels n’auraient certainement pas apporté autant d’attention aux représentants des manifestants. Bien rares sont les médias traditionnels qui ont demandé aux manifestants de témoigner.

« On distribue des comprimés aux manifestants »


Néanmoins, le coup le plus bas de la campagne médiatique contre les manifestants est la polémique autour de la question de la drogue. Samedi à 13 heures, on pouvait lire une info de dernière minute sur klix.ba affirmant que la « police avait saisi 12 kg de drogue durant les manifestations ». L’info fut vite reprise par tous les autres portails. Elle s’est aussi retrouvée dans l’annonce du porte-parole de la police du canton de Sarajevo, qui a détaillé les statistiques des arrestations. L’info a été démentie le soir même, mais les dégâts étaient déjà faits.

Le vice-Président de la fédération, Mirsad Kebo, avait déjà eu le temps de dire aux journalistes : « Je n’ai pas vu de combattants, je n’ai pas vu de gens sérieux… J’ai vu des gens drogués ». TV1 a interviewé des passant sur le « vandalisme », parlant aussi de « jeunes drogués ». Nermin Nikšić ajouta son grain de sel sur Face TV en affirmant que « quelqu’un distribuait des comprimés aux manifestants ».

Si l’on en croit les médias, les manifestants seraient donc des drogués ou des voleurs. Sur radiosarajevo.ba, on a encore pu lire samedi un article intitulé Ils ont pillé et incendié, se sont photographiés et ont publié leurs photos sur Facebook. L’article ne tourne en fait qu’autour de deux photos prises pendant les manifestations. La première représentant quelques paquets de cigarettes volés et la seconde des plaquettes arrachées aux murs du bâtiment du canton de Sarajevo. Le message est clair : les hooligans ne sont pas une minorité, mais bel et bien le noyau dur des manifestations.

Ces quelques détails expliquent peut-être pourquoi les médias omettent de parler des conditions de vie catastrophiques des travailleurs ou encore de la faillite économique et sociale du pays tout entier. Les journalistes savent très bien qui sont les patrons et quels intérêts ils doivent servir. Même si ça doit leur coûter leur intégrité professionnelle.

« En Bosnie, des hooligans ? En Syrie des insurgés ? En Ukraine des manifestants ? »

« Allez vous faire foutre en trois langues »
« Les manifestants ne sont pas des hooligans »

Face aux événements qui secouent la Bosnie-Herzégovine, une étrange « union sacrée » s’est nouée entre les médias et les partis fédéraux de Bosnie-Herzégovine.

Le Courrier des Balkans

Voir le dossier : la révolte sociale gagne tout le pays 

1 commentaire:

  1. Chez eux comme chez nous les medias font partie du système : ils ont pour mission de nous décerveler. Ce n'est pas de l'information, c'est du poison.

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