mercredi 13 août 2014

Ukraine : La grande offensive contre Donetsk et Lougansk se prépare



 Spécialiste en droit russe et professeur invité à l'Université d'Etat de Moscou, Karine Béchet-Golovko n'imagine pas que des armes puissent circuler dans le convoi russe actuellement en route vers Lougansk, en Ukraine. Interrogée par leJDD.fr, elle souligne l'urgence humanitaire dans la région de Donetsk et Lougansk, où elle prédit une bataille finale du conflit ukrainien le 24 août.


Un convoi est parti mardi de la base militaire d'Alabino (Russie) et devrait arriver mercredi en Ukraine. Et ce, alors que des combats ont encore lieu à Lougansk. Quelle est la situation militaire sur le terrain?

Tout d'abord, il faut bien comprendre que nous sommes en situation de catastrophe humanitaire. Dans la ville de Lougansk, comme à Donetsk, les Ukrainiens sont privés d'eau et d'électricité. Dans ces deux villes, vous avez des manques de médicaments, de nourritures, des hôpitaux sont bombardés, des écoles aussi... Il est donc normal qu'on pense à apporter de l'aide humanitaire en Ukraine. D'un point de vue humain, éthique on ne peut pas ne pas réagir. Effectivement, un convoi humanitaire est parti. Avec la Croix rouge internationale, il avait été négocié qu'il n'y ait pas d'accompagnement militaire pour que ça ne puisse pas être qualifié comme une agression contre l'Ukraine. Tout cela avait été négocié avec l'Ukraine pour que le convoi passe par Kharkiv, contrôlé par l'armée régulière ukrainienne. Ce qui aurait dû leur éviter d'avoir peur que la Russie profite de l'envoi pour faire passer des armes, etc.

Pourtant les pays occidentaux craignent que ce convoi soit une sorte de cheval de Troie?

À mon avis, deux aspects expliquent cette inquiétude. Tout d'abord, il y a une impossibilité pour eux de reconnaître la nécessité d'un convoi humanitaire. Pourquoi? Parce que dans ce cas-là, il faudrait aussi reconnaître que c'est une réelle guerre, avec des milliers de morts. Et je ne vous parle pas des populations civiles et des centaines de milliers de réfugiés. Reconnaître la nécessité d'un convoi humanitaire, c'est reconnaître que l'armée ukrainienne a commis des crimes de guerre, et ça ils ne peuvent pas le reconnaître. Deuxième aspect, il y a une méconnaissance de la complexité de la situation intérieure de la Russie. À chaque fois que l'on parle de ce pays, on imagine que c'est "Ein Reich, Ein Führer". Le grand méchant Poutine déciderait tout et tout le monde suivrait au garde-à-vous. C'est extrêmement naïf. La Russie ne va pas prendre une décision aussi grave, parce que le président se serait réveillé de mauvaise humeur le matin. Ce n'est pas une tribu dont le chef décide d'aller se battre contre la tribu d'à côté. Il y a une méconnaissance de la complexité des modes de prise de décisions, des groupes d'influences, des mécanismes de lobbying qui sont extrêmement forts et développés en Russie.

Au départ, l'Ukraine était d'accord pour laisser passer une aide humanitaire. Mais mercredi, le président Porochenko a exigé de transférer, à la frontière, tout le matériel dans des camions de la Croix rouge...

Vous imaginez les 260 camions décharger et recharger à la frontière? On peut aussi se demander pourquoi il faut gagner autant de temps. Parce que ça ne va pas se faire en deux ou trois heures. La grande offensive contre Donetsk et Lougansk se prépare. Est-ce que vous pensez que les Ukrainiens ont envie de voir tous ces camions d'aide humanitaire? Et peu importe qu'ils aient des chauffeurs russes ou de la Croix rouge... 260 camions qui se baladent dans les rues de ces deux régions pendant que les Ukrainiens sont en train de bombarder, de pilonner. On risque de provoquer des dégâts civils, et l'ampleur de la catastrophe va être difficile à cacher. Bombarder des camions humanitaires, quel que soit le pays ça passe mal.

Qu'est-ce que la grande offensive contre Donetsk que vous prédisez?

Une bataille finale se prépare. Les troupes ukrainiennes ont été regroupées autour de Lougansk et Donetsk. Et le territoire occupé par les résistants pro-Russes est de plus en plus étroit. Les analystes russes estiment que si les combattants perdent le territoire de Donetsk, il n'y aura alors plus de sens à l'existence de la République populaire de Donetsk. C'est pour cela que ce combat est déterminant. Cela fait quelques jours que Kiev parle de la nécessité de la reprise de la ville. Peut-être le 24 août.

Vous parlez déjà de cette date sur votre blog, Russie politics. Pourquoi le 24 août?

C'est la date de l'indépendance de l'Ukraine. Il est important de montrer qu'ils ont repris leur terre et il faut que cette guerre se finisse très vite pour eux. Parce qu'il y a de plus en plus de mécontentement au sein de la population. Ce sont de nouveaux oligarques qui ont pris la place d'anciens oligarques. Petro Porochenko en est un et c'est aussi un citoyen suisse. Donc les gens de Maïdan (la place de Kiev et lieu emblématique de la révolution ukrainienne, Ndlr) ne comprennent plus pourquoi ils se sont battus. De plus, l'Ukraine perd énormément en puissance économique, ils sont en train de détruire la région qui était la plus donatrice pour le budget ukrainien. L'opinion ne supporte plus le nombre croissant de morts. Ils doivent mettre un terme à cela, sinon c'est toute la légitimité du système qui tombe à mal, et les élections législatives arrivent. Cette date du 24 août serait une date symbolique importante.

Les Russes peuvent-il aider Donetsk à se défendre?

Les frontières russo-ukrainiennes sont surveillées par les satellites américains, ce qui est tout à fait logique. Ces derniers n'ont pu fixer aucun passage d'armes lourdes, aucun. La fourniture en armes lourdes est donc exclue. Alors est-ce que, dans les jours qui viennent, il y aura un débarquement massif d'armes et d'hommes? Personnellement, je n'y crois pas. La Russie a gardé la position selon laquelle elle peut donner une aide logistique, apporter des conseils. Elle n'empêche pas, mais n'encourage pas non plus, les personnes de nationalité russe qui veulent aller combattre dans la région. Cela ne va pas plus loin. Lorsque vous regardez les sites des combattants opposés au régime de Kiev, ils déplorent souvent le manque d'engagement de la Russie. Et Moscou n'a même pas reconnu la république de Donetsk et de Lougansk quand elles ont déclaré leur indépendance. La Russie, en envoyant ce convoi, veut tout de même aider la région car il y une conception de "peuple frère" et qu'on ne laisse pas ses frères mourir de faim.

JDD

1 commentaire:

  1. Le 24 août c'est aussi la saint Barthélémy.......................................

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