lundi 9 mars 2015

Cachez ce voile que je ne saurais voir

Pour peu que l'on intervienne dans une université comme Paris 8 et que l'on enseigne à des étudiantes et à des étudiants venues pour l'essentiel de l'hémisphère Sud, comme l'auteur de ces lignes, on comprend d'instinct que le voile fait partie intégrante de la vie quotidienne de cette jeunesse-là, sans ostentation ni malaise.


Le voile, l'obsession française


par Nicolas Beau (1)

L'ancien haut-commissaire à l'intégration et homme d'affaires, Yazid Sabbeg, fin connaisseur des arcanes de la politique française pour avoir été proche successivement de Michel Rocard, de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy, avait fort bien résumé dans le défunt "Gri-Gri international", les fractures françaises: "En France, avait-il déclaré, la droite n'aime pas les Arabes et la gauche n'aime pas les musulmans". Deux mois après le traumatisme des assassinats commis au cœur de Paris contre des journalistes, des juifs et un policier, la gauche française se réveille, par la voix d'une obscure sous-ministre à la famille. Et avec quelle pertinence!  La France multiculturelle et métissée va mal? L'ascenseur social ne fonctionne plus? Plus de la moitié des français juge l'Islam contraire aux valeurs de la République? Eh bien, la solution est simple. Il faut interdire le voile à l'université.

Que Nicolas Sarkozy, toujours prompt à accuser les flux migratoires non maitrisés de tous les maux, ait repris, en cette époque troublée, son antienne favorite de la campagne présidentielle de 2012, cela n'a rien de vraiment surprenant. Guerre d'Algérie oblige, la droite française, renforcée électoralement par l'électorat pied-noir, a toujours conservé une vieille rancune contre ces méchants fellaghas arabes, forcément arabes,qui ont bouté les colons hors d’Algérie. Face à une société où la jeunesse issue de l'intégration s'intègre largement dans les grandes administrations, épouse des français (e) s de souche, conquiert des places au plus haut niveau de l'État et donne quelques couleurs à  notre monde trop gris, l'argumentation de l'UMP est juste datée, imbécile.


Le voile, voilà l'ennemi 

Aussi pathétique est l'argument anti voile, une vieille rengaine d'une classe politique à bout de souffle aujourd'hui reprise par la gauche au pouvoir. Ces élus voyagent-ils dans le vaste monde? Sont-ils encore capables de s'évader des "bobolands" des centre villes, où l'on aime l'immigré s'il est lointain, aseptisé et désincarné? Il suffit au Maghreb ou ailleurs de s'éloigner de quelques dizaines de kilomètres des vitrines touristiques pour découvrir un monde féminin voilé à plus de 8O%, à la quête de son identité. Pour peu que l'on intervienne dans une université comme Paris 8 et que l'on enseigne à des étudiantes et à des étudiants venues pour l'essentiel de l'hémisphère Sud, comme l'auteur de ces lignes, on comprend d'instinct que le voile fait partie intégrante de la vie quotidienne de cette jeunesse-là, sans ostentation ni malaise. Des étudiantes voilées? Elles sont anonymes, minoritaires, ne font preuve d’aucun prosélytisme ni d’aucune volonté ostentatoire  et la plupart se montrent ouvertes au débat et à l'esprit critique.


À en croire cette malheureuse ministre "progressiste" venue de nulle part, il faudrait interdire à une poignée d'étudiantes "voilées" l'accès au savoir pour qu'automatiquement la société française résiste efficacement aux démons de l'intolérance et du terrorisme. Quand le débat public français a atteint ce stade de vacuité et lorsque le personnel politique de gauche est à ce point sclérosé, Marine le Pen dispose alors d’un boulevard devant elle


"Le poumon, vous dis je". 

On croyait que le drame de Charlie Hebdo aurait amené le gouvernement français à s'interroger sur les failles du système de renseignement, constatées dès le surlendemain des tueries de janvier par le Premier ministre ou à dénoncer le déficit de l'ascenseur social, qui a laissé sur le carreau une partie de la jeunesse issue de l'immigration. Pas du tout, le sujet central serait le port du voile dans les universités. "Le poumon, vous dis-je !", clamait déjà la Toinette du Malade imaginaire de Molière.

La gauche "laïque" n'a pas plus de perspicacité que Toinette face aux maux de la société française aujourd'hui.

Nicolas Beau 
Mondafrique

1 Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. 

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