jeudi 23 juillet 2015

Frantz Fanon :Une pensée à l’épreuve du temps

"Si en 1849, il s’agissait de sauver le capitalisme organisé à partir de l’institutionnalisation de la race comme politique sociale, en 2015, il s’agit de sauver le stade ultime du capitalisme dans ses aspects financiers et économiques fondés sur une guerre sans fin aux peuples du Nord et du Sud. Il s’agit de ne plus reconnaître aucun droit aux êtres humains, le seul droit possible étant celui du système financier économique qui se protège des peuples par la mise en place d’une surveillance accrue et d’une militarisation avec l’aide d’institutions internationales multilatérales ou financières au service du capital. "


20 juillet 1925 - 20 juillet 2015 - Quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance de Frantz Fanon

22 juillet par Mireille Fanon-Mendès France



 

En France, le décret du 27 avril 1848 relatif à l’abolition de l’esclavage a laissé à l’Assemblée nationale le soin de régler la quotité de l’indemnisation devant être accordée aux colons. |1|.L’indemnisation des propriétaires d’esclaves avait été déclarée légitime par le ministre des Finances de l’époque. |2| : « Peu importe en vertu de quel droit l’indemnité est donnée aux anciens propriétaires. […] Ce qu’il faut, c’est la restauration du crédit qui leur manque. Voilà la première des nécessités coloniales à laquelle il faut pourvoir. C’est le crédit qui, seul, rendra aux colonies la vie, l’activité, le mouvement dont elles ont besoin. »


Un an auparavant, Victor Schœlcher, trop souvent présenté comme le seul maître d’œuvre de l’abolition, avait défendu le principe de l’indemnisation des anciens propriétaires d’esclaves : « Le gouvernement provisoire a agi avec un louable empressement, mais sans légèreté, et c’est pour sauver les maîtres qu’il a émancipé les esclaves. » |3|

Les maîtres se verront indemnisés à partir du 30 avril 1849. En revanche, aucune indemnisation n’a été prévue pour les victimes de la mise en esclavage ni réparation planifiée pour contrer les conséquences d’un crime de masse, ayant duré plus de deux siècles. L’indemnisation des maîtres avait pour but d’apporter des liquidités afin d’assurer le développement de l’activité et de conforter la domination blanche dans les colonies, alors que le modèle économique de l’esclavagisme était à bout de souffle. Il fallait aussi doter le capitalisme industriel et financier de nouveaux moyens en vue de construire l’empire colonial français.



Ce n’était en rien une question de droit.
 
Le 13 juillet 2015, l’Eurogroupe, le FMI et la BCE ont imposé à la Grèce un accord l’obligeant à se soumettre, par une déclaration, à la « logique » de cette troïka. En un mot, « le gouvernement Syriza doit acquiescer au mensonge que c’est lui, et non les tactiques d’asphyxie des créanciers, qui a provoqué la forte détérioration de la situation économique au cours des six derniers mois – on demande à la victime de prendre sur elle la faute qui incombe au méchant ». |4|


Il s’agit de rendre les propositions du gouvernement grec « plus régressives et plus inhumaines » |5| ; le plus important étant de sauver, coûte que coûte, le système financier européen qui, après la quasi-faillite financière chypriote de 2013, est toujours au bord de la faillite. Les successifs plans de sauvetage pour la Grèce ayant échoué, il a été envisagé de transférer les pertes des banques vers les contribuables européens. Renforçant sans état d’âme les coupes budgétaires pour réduire encore plus les programmes sociaux, économiques, éducatifs, culturels et environnementaux. Créer encore plus de politiques étatiques régressives, plus inhumaines et répressives.


Ce n’est en rien une question de droit.

Si en 1849, il s’agissait de sauver le capitalisme organisé à partir de l’institutionnalisation de la race comme politique sociale, en 2015, il s’agit de sauver le stade ultime du capitalisme dans ses aspects financiers et économiques fondés sur une guerre sans fin aux peuples du Nord et du Sud. Il s’agit de ne plus reconnaître aucun droit aux êtres humains, le seul droit possible étant celui du système financier économique qui se protège des peuples par la mise en place d’une surveillance accrue et d’une militarisation avec l’aide d’institutions internationales multilatérales ou financières au service du capital.
Le système capitaliste continue, avec encore plus de frénésie et de cynisme, tant il se sent menacé, à ne pas reconnaître le statut d’« être » aux 99 % de la planète et à les considérer comme des « non-êtres », comme l’avaient été les millions d’hommes, d’enfants et de femmes jetés sous les politiques meurtrières et esclavagistes de la Modernité européenne.


Ce système, se contentant de donner mais incapable de recevoir, impose sa pensée et ses décisions à l’ensemble des femmes et des hommes du monde. Ainsi de sa gestion de la mise en esclavage de millions de personnes et de son abolition, mais aussi de sa gestion de la crise du système capitaliste libéral.
Cette catégorie de « non-être », introduite et pensée par Frantz Fanon, surtout dans Peau noire, masques blancs |6| , est très utile pour comprendre la nature de la colonialité du pouvoir et du savoir. Elle engage à remettre en question la modernité imposée par un système articulé à partir de l’arrogante domination blanche occidentale. Elle se détache de la notion d’être pour introduire celle de la colonialité de l’être. Elle impose, si le désir est de se détacher des éléments de la colonialité qui ont organisé, sur une grande échelle, la colonisation du monde et des esprits, de changer d’attitude et de s’interroger sur le comment faire en commun.

 
Au moment du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance, Frantz Fanon engage ainsi à s’interroger sur les éléments de la décolonisation qui ne peut offrir que des espaces où l’être navigue dans un espace de vulnérabilités en perpétuel questionnement. L’objectif étant de développer de nouvelles sensibilités. Fanon engage à tenir ensemble l’éthique de la politique, celle de l’amour et de la compréhension radicale.

« Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ? À la fin de cet ouvrage, nous aimerions que l’on sente comme nous la dimension ouverte de toute conscience. |7| »
Notes
|1| JORF, 2 mai 1848, article 5, note 1
|2| Hippolyte Philibert Passy (1793-1880), ministre des Finances dans les deux gouvernements d’Odilon Barrot, de décembre 1848 à octobre 1849.
|3| Victor SCHŒLCHER, Esclavage et colonisation, textes choisis et annotés par E. Tersen, PUF, Paris, 1948, rééd. 2007.
|4| Propos de l’ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis : Jean-Baptiste DUVAL, « Grèce : la version intégrale de l’accord annotée par Yanis Varoufakis », Huffington Post, 15 juillet 2015, http://www.huffingtonpost.fr/2015/0...
|5| Ibid.
|6| Peau noire, masques blancs, Seuil, Paris, 1952.
|7| Ibid.

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