jeudi 26 novembre 2015

Eva Joly : Je redoute la spirale dans laquelle Daech veut nous entraîner.

 La stratégie des terroristes est de générer la peur permanente et la restriction continue des espaces de liberté. Le risque, c’est de tomber dans leur piège, et de considérer la démocratie comme une faiblesse alors qu’elle est au contraire notre meilleur rempart. .../...
La France n’est pas la France sans ses juifs et ses musulmans. Vivre dans un pays où nous sommes obligés de poster des hommes en armes devant des écoles juives ou de protéger les musulmans n’est pas acceptable.
 
Eva Joly : «Nous sommes d’un laxisme coupable avec les pétromonarchies wahhabites»

Le vendredi 13 novembre, des hommes tirent sur des terrasses de café, dans une salle de spectacle. D’autres se font exploser près du Stade de France. Quelle a été votre réaction sur l’instant ?

La probabilité d’attentats était haute, mais on n’est jamais disposé à accepter que le pire se produise. Comme des millions de personnes, j’ai été prise de court. Stupéfaite. J’ai d’abord pensé à mes enfants, à mes petits-enfants également, en me demandant : quel monde leur laissons-nous ? La peur l’a disputé chez moi à la tristesse. La colère aussi était présente en moi, sèche, immense, devant l’injustice de ces vies fauchées. Ensuite, d’un point de vue plus politique, j’ai pensé que nous étions peut-être en train de vivre un tragique moment de bascule.


L’état d’urgence a été décrété, prolongé de trois mois, les perquisitions se multiplient. Que pensez-vous de la réaction du gouvernement ?

Il était absolument nécessaire de répondre à une situation d’urgence par des mesures d’urgence. Mais je ne suis pas certaine que l’état d’urgence en tant que tel s’imposait.
Ailleurs en Europe, dans des situations semblables, ce n’est pas le choix qui a été opéré. Mais ce qui est fait est fait. Ce qui importe, c’est que l’état d’urgence ne se prolonge pas davantage que nécessaire. Dans un pays sous le choc, aucun autre discours que celui de la rhétorique de la guerre au terrorisme n’était audible. Mais l’état d’urgence ne peut devenir un état d’exception permanent. La France sera durablement traumatisée par ces nouveaux attentats, mais nous allons sortir peu à peu de la sidération, et recommencer à penser la situation dans laquelle nous nous trouvons en sortant des catégories binaires. 

Opposer sécurité et liberté n’a pas de sens : nous sommes attachés aux deux. L’âme du peuple français est profondément démocratique et la défense de la liberté est inscrite dans notre ADN républicain. Je rappelle d’ailleurs que l’émotion suscitée par l’assassinat des membres de Charlie Hebdo est née d’une attaque contre nos libertés. Soyons fidèles à nous-mêmes.


Avez-vous des craintes pour les libertés publiques en France ?

Je redoute la spirale dans laquelle Daech veut nous entraîner. La stratégie des terroristes est de générer la peur permanente et la restriction continue des espaces de liberté. Le risque, c’est de tomber dans leur piège, et de considérer la démocratie comme une faiblesse alors qu’elle est au contraire notre meilleur rempart. Parce qu’elle est le régime qui tient ensemble sécurité et liberté, parce qu’elle organise la cohabitation de différentes grilles de valeurs, parce qu’elle postule que les droits de l’individu sont inaliénables. 

Il faut bien admettre que la menace terroriste est un danger plus immédiatement tangible que les atteintes à la liberté. Pour dire les choses crûment : pour vivre libre, il faut d’abord rester en vie. Mais cette évidence n’épuise pas la question. Parce que le monde est précisément complexe : nous devons gérer en même temps le combat contre des terroristes qui ont juré notre perte, et la vigilance face à la tentation de la surveillance généralisée, rendue possible par les nouveaux moyens mis à disposition des Etats par la technologie.


Comment doit réagir la France dans cette période troublée ?

La manière dont la France répondra à cette tension fera école. Comme toujours, la France n’est pas responsable que d’elle-même. La défense des libertés est notre mission historique. Nous ne pouvons ni mettre un genou à terre devant les terroristes, ni fragiliser l’édifice des droits fondamentaux de notre peuple. J’ajoute qu’au lieu de suivre la voie chimérique de la surveillance de masse, on devrait s’attacher à réparer les dégâts causés par Nicolas Sarkozy, qui a supprimé les renseignements généraux dont la compétence était mondialement reconnue.

Comment combattre le terrorisme à l’échelle européenne ?

L’Europe tient une place particulière dans la lutte contre le terrorisme. Notre puissance même nous rend fragiles : nous sommes des cibles tentantes pour qui veut propager la guerre des civilisations. Notre ennemi a une excellente connaissance de l’Europe, de nos débats, de nos failles. Daech connaît bien notre situation politique : ils savent quel est le poids des forces nationales populistes sur notre continent. Ils rêvent d’ailleurs de les renforcer pour démontrer la haine des Occidentaux à leur égard. Ne leur faisons pas ce cadeau. 

Je veux d’ailleurs rappeler que le mythe d’une Europe forteresse et le refus d’accueillir dignement les réfugiés aggravent la situation internationale qui fait le lit du terrorisme. Nous devons combiner une stratégie européenne en matière de politique étrangère pour lutter contre la propagation des forces intégristes au Moyen-Orient, un renforcement de l’intégration judiciaire par la création d’un parquet européen en passant outre les difficultés techniques et juridiques soulevées par cette perspective, et la mise en place d’un plan européen de lutte contre la radicalisation.

Que faut-il changer en Europe après ces attentats ?

Je note que, sous la pression des attentats, François Hollande a affirmé que le Pacte de sécurité était plus important que le Pacte de stabilité. C’est donc que ce Pacte de stabilité n’est plus un dogme. Que le président de la République pousse alors la lucidité jusqu’à engager le bras de fer en faveur d’une autre Europe. Parce qu’il est temps que l’Europe prenne la mesure de la crise sociale et de la désespérance qui désarment moralement nos peuples et minent nos démocraties. Notre sentiment d’appartenance européenne et, au final, notre capacité à résister en commun aux menaces en seront renforcés.


La France multiplie les attaques aériennes en Syrie et en Irak, est-ce la bonne réponse ?

Il y a une illusion à croire que la solution peut être seulement militaire. Je ne souhaite pas que les frappes masquent la nécessité d’une autre politique. Par exemple, la volonté d’avoir une balance commerciale excédentaire ne peut être notre boussole dans le désordre du monde. Nous sommes d’un laxisme coupable avec les pétromonarchies wahhabites dont les fonds ont financé l’émergence de groupes terroristes fondamentalistes. Tôt ou tard, il faudra changer de pied.


En France, le regard se tourne vers les musulmans, quel est votre sentiment ?

C’est un moment de vérité. Il est temps de regarder notre identité plurielle en face. Je suis persuadée que, malgré les inévitables imbécillités professées par des esprits embrumés par l’exaltation identitaire, notre pays tiendra bon sur ses bases. Je ne nie pas les difficultés et la montée de sentiments nauséabonds exploités habilement par les démagogues du FN. Mais notre nation est une nation citoyenne et non pas une nation ethnique. Si nous savons redonner un sens communément partagé au fait d’être français, la xénophobie sera battue. La tâche la plus urgente des politiques est de relancer la fabrique de l’intérêt général pour que l’idée républicaine demeure valide. L’obsession de l’islam n’est pas la réponse à nos maux.


La loi de 1905, modifiée plus d’une dizaine de fois depuis son adoption avant la Première Guerre mondiale, est intouchable ? Etes-vous pour un nouveau Concordat ?

Je suis pour la reconnaissance par la France du fait musulman. Il m’a été reproché d’avoir proposé que juifs et musulmans puissent bénéficier de jours fériés. La commission Stasi chargée de statuer sur la question du port du voile avait pourtant eu la lucidité de comprendre qu’il fallait avoir une approche équilibrée sur ces questions, permettant de préserver la laïcité sans nier les particularités religieuses et sans pousser de fait les musulmans hors du récit national. Je regrette qu’on ne l’ait pas davantage écoutée. La France n’est pas la France sans ses juifs et ses musulmans. Vivre dans un pays où nous sommes obligés de poster des hommes en armes devant des écoles juives ou de protéger les musulmans n’est pas acceptable. La France doit combattre l’antisémitisme et l’islamophobie sans céder un pouce de terrain. La menace terroriste doit réveiller nos consciences : face aux semeurs de haine, l’unité est notre meilleure arme dans le combat qui s’engage.

Rachid Laïreche

Libération

1 commentaire:

  1. l'adn républicain ? en mélangeant biologie et politique Joly occulte l'histoire .Or de la dictature bonapartiste en passant par la restauration royaliste , l'empire colonial du second bonaparte puis celui des 3 et 4 eme républiques , sans oublierl'état vychiste nos dirigeants ont toujours étouffé nos libertés quand cela leur était necessaire.et je ne vois pas pourquoi cela cesserait

    RépondreSupprimer