samedi 13 août 2016

 Les peuples asservis privés des symboles de leur souveraineté 

Entretien La politologue Françoise Vergès revient sur la portée symbolique de la demande béninoise de restitution des trésors culturels pillés durant la conquête coloniale.

Quelle est la nature des objets culturels dont le Bénin demande la restitution à la France ?

FRANÇOISE VERGÈS Il s’agit d’objets rapportés par le général Dodds, vainqueur de la guerre de conquête livrée contre le roi du Dahomey en 1892. Il s’est approprié des pièces du trésor royal, emportées en France comme un butin. La plupart de ces objets sont aujourd’hui exposés au Quai Branly, même si certaines pièces se trouvent en Allemagne.


Est-ce la première fois qu’une telle demande de restitution émane des autorités d’une ancienne colonie ?

FRANÇOISE VERGÈS Les restitutions sont très rares et elles concernent essentiellement, jusqu’ici, des restes humains. Comme les têtes maories rendues à la Nouvelle-Zélande en 2012, le crâne du chef insurgé kanak Ataï, remis à ses descendants en 2014, ou encore la dépouille de Saartjie Baartman, la « Vénus hottentote », rapatriée et inhumée en Afrique du Sud en 2002.


Quelle est la portée symbolique de cette demande béninoise, qui porte sur des objets pillés durant la colonisation ?

FRANÇOISE VERGÈS Cette démarche est très importante. Elle permet de réaffirmer que ces objets n’ont pas été donnés ni achetés mais bien pillés puis exhibés comme signe de la défaite des peuples asservis, du triomphe de la colonisation.
À la conquête succédait la confiscation de tous les symboles de la souveraineté. Il fallait priver les sociétés, les populations locales des symboles de ce qui avait été un passé souverain. S’agissant des restes humains, ils constituaient autant de signes d’appropriation et d’humiliation. Leur étude était censée, aussi, prouver la prétendue supériorité de la « race blanche ». L’accumulation par les missions de restes humains, d’objets rituels ou usuels répondait à la démarche ethnographique européenne d’étude des productions des autres « races », des autres cultures. Cette « visée scientifique » affichée était mise au service de l’idée d’une hiérarchie des races, des civilisations.


En France, ce patrimoine est considéré comme inaliénable, un principe auquel se heurtent les demandes de restitution formulées par les pays spoliés. Quelle est la politique des autres puissances colonisatrices ?

FRANÇOISE VERGÈS Le Royaume-Uni possède, aussi, d’innombrables pièces issues du pillage colonial. D’intenses débats sur ce sujet ont conduit au développement d’une politique de prêts des objets pillés aux anciennes colonies concernées. La discussion y est plus ouverte, sans que les demandes de restitution aboutissent pour autant : on pourrait évoquer la fameuse affaire des frises du Parthénon, jamais rendues à la Grèce malgré les demandes répétées d’Athènes. En France, les discussions sont beaucoup plus crispées, précisément parce que ces objets issus du pillage colonial sont considérés comme des pièces du patrimoine national.

Peut-on mesurer l’ampleur de ce pillage colonial du patrimoine culturel africain ?

FRANÇOISE VERGÈS On parle de 90 % du patrimoine africain dispersé dans des musées européens, à Londres, Paris, Berlin, etc. C’est absolument énorme. Il ne reste que très peu d’objets sur le continent. La plupart ont été pillés, soumis à des trafics, achetés, vendus, revendus. Il faut ouvrir ce débat sur la restitution, refuser l’argument fallacieux selon lequel l’Afrique n’aurait pas les moyens de la préservation de ses propres trésors culturels.

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